
JUSTE UN PEU D’HISTOIRE POUR COMPRENDRE 1991: La folie guerrière Comment parler de l’histoire de Vukovar, alors qu’elle s’est arrêtée quelque part entre août et novembre 1991? La ville fut somptueuse du temps des Turcs, riche et marchande sous la houlette de Tito…On vivait bien à Vukovar, dans une société plurielle et harmonieuse, une majorité de Croates, presque autant de Serbes, des Hongrois, des Slovaques… Lorsque la Croatie revendique son indépendance, les Serbes de la région refusent d’appartenir au nouvel état. La tension monte. En avril 1991, des extrémistes croates tirent sur le quartier serbe de Borovo Selo. Début mai, des policiers croates venus en patrouille sur place, tombent dans une embuscade. Douze sont tués. Prétendant servir de force d’interposition, l’armée yougoslave, aux mains des Serbes, entre en Croatie, s’empare de la province et occupe les villages autour de Vukovar. Son siége commence le 25 août, dans d’incessants mitraillages et bombardements. Les habitants, pratiquement tous des civils, entrent en résistance, se terrant dans les caves, soignant les blessés dans les sous-sols de l’hôpital. Mais les rations s’épuisent, la ville n’est plus qu’un champ de ruines. Exsangue, Vukovar dépose les armes le 18 novembre et l’armée yougoslave entre dans la cité, ou l’on compte 2000 morts, dont 800 défenseurs en 3 mois. Ceux qui le peuvent tentent de disparaître dans les campagnes avoisinantes ou s’enfuient vers l’hôpital. Là, l’horreur est à son comble. On emmène de force employés, malades et blessés, 200 personnes en tout. En pleine campagne, à Ovcàra, on les contraint à creuser une fosse commune et on les exécute sommairement. Durant les 4 jours qui suivent la chute de Vukovar, 1400 personnes, principalement des hommes, disparaissent. Durant sept ans, ils seront pudiquement nommés ”personnes disparues”, jusqu’à ce que l’on découvre la trace de charniers dont il reste encore aujourd’hui à identifier les dépouilles”. 1997-2007: Le difficile retour Il faudra attendre 1997, pour que les 1ers Croates reviennent. En 2001, le rythme des retours s’accélère mais les conditions de vie sont très dures. Les usines, détruites, ne fournissent plus de travail. Pour assurer la sécurité des Serbes, la communauté internationale garantit leur indemnisation et leur logement. S’estimant moins bien traités alors qu’ils étaient les victimes, les Croates sont amers. Les 2 communautés cohabitent par obligation, sous le regard résigné des institutions internationales, mais le clivage est réel et profond. Serbes et Croates ne se mélangent plus, ni à l’école, ni au marché, ni dans les cafés. La communautarisation est totale et durera sans doutes au moins une génération. VUKOVAR AUJOURD’HUI ”D’abord la route qui y mène et qui serre déjà la gorge, avec de chaque côté, panneau rouge après panneau rouge : les mises en garde contre les mines. D’immenses champs abandonnés en jachère, des sous-bois interdits. A l’approche des faubourgs, les maisons éventrées sont de plus en plus nombreuses. Ailleurs la maison semble intacte mais le toit est crevé d’un énorme cratère, une fenêtre conserve des rideaux et du linge y sèche. Plus loin, ce sont les usines qui sont calcinées, ne laissant que le squelette fondu et noirci de leurs armatures métalliques. Partout, les gens circulent comme si de rien n’était, à pieds, à vélo, les enfants jouent sur le bas-côté… En ville le spectacle est encore hallucinant : un bâtiment sur 2 est en miettes ou criblé d’impacts d’obus, quelques uns restaurés à la va-vite; au milieu, de nouvelles constructions, rutilantes de verre et d’acier, incongrues, rendent tout le reste encore plus pathétique. Vukovar tente obstinément de retrouver ses allures de jolie ville baroque, ses élégantes arcades bordant les rues. Mais la tâche est ardue et les résultats lents à se manifester. Alors pourquoi y venir? Il faut y venir pour le souvenir de ce que la folie guerrière peut faire d’une communauté pourtant paisible, pour surtout ne pas oublier, mais aussi parce que les gens de Vukovar attendent que la vie reprenne et que tout s’efface. Est-ce vraiment possible ?” (source Guide Evasion Michelin Tourisme) Voilà, nous étions prévenus du ”spectacle” de désolation qui nous attendait...pourtant dans le Tub sur la route nous menant là-bas, une sensation étrange m’a étreinte. Je ressens immédiatement une émotion diffuse, violente, croissante, la gorge nouée et constamment les larmes aux yeux... Les maisons mutilées par la guerre, criblées de balles et d’impacts d’obus, nous avaient déjà glacées le sang à Mostar, mais là il y a encore quelque chose de différent. Une émotion, une énergie, quelque chose de saisissant qui touche à l’humain, on ressent la peur, la terreur, la souffrance. Tout cela est intense et palpable, on ne peut rester indifférent, cela vous entoure, vous saisit et vous parle... On reste interdits face aux maisons éventrées, sans voix aux pieds du château d’eau encore debout par miracle et symbole de la résistance des habitants de Vukovar. On connaît un profond recueillement dans le cimetière mémorial où les milliers de tombes indiquent toutes ”septembre, octobre ou novembre 1991”, on est envahis d’une tristesse infinie en foulant le sol de l’ancienne fosse commune, enfin on peine à retenir un flot de larmes et une nausée irrépressible au sein de l’ancien camp de rétention-concentration qui conserve sobrement l’identité, une photographie et quelques effets personnels de chacune des victimes. Vukovar m’a bouleversée et émue au plus profond de mon âme. Sans pouvoir vraiment l’expliquer, je sais qu’il était pour moi, important de venir ici. Cependant, je voudrais préciser une dernière chose qui me tient à coeur :loin de moi l’envie de chercher des reponsabilités, de désigner des coupables. Ma connaissance historique, ma culture générale et mon coeur m’en rendraient bien incapable! J’hésitais même à vous parler de Vukovar pour ne pas accabler encore le peuple Serbe qui l’est déjà bien suffisamment... Non, Vukovar restera pour moi, tout à fait en dehors du contexte historique et politico-religieux qui lui est propre, le symbole des ravages de la folie des hommes qui, aveuglés par une foi extrême, assoiffés de pouvoir, avides de conquête de territoire, ivres d’un nationalisme nauséabond ne sont plus guidés que par la haine. Le respect de l’autre n’a soudain plus aucun sens et la vie humaine si peu d’importance... |