
le 18/07 : Nous prenons la direction de Tuzla en sachant par avance que les 120 Km qui nous attendent vont être à l’image de la route : pénibles ! Et le mot fut faible. Les franchissements de montagnes se succédèrent jusqu’à la ville et nous dénombrerons pas moins de cinq accidents spectaculaires durant le trajet.
Bref, trois heures de conduite éprouvante aller pour distribuer des brosses à dents. Et même si nous n’en laissons qu’une petite vingtaine en fonction du nombre d’enfants, nous n’avons jamais hésité.
Uniquement au moyen de l’adresse du centre de Binasa, notre contact humanitaire sur Tuzla, nous parvenons à bon port. Ici, l’originalité du Tub doublé de la gentillesse naturelle des Bosniaques remplace aisément le plus précis des G PS.
À côté de l’école taguée, fermée pour les vacances, nous faisons enfin, physiquement, la connaissance de Binasa, responsable de «Bolje Sutra» («Demain sera Meilleur»), d’Arnel l’animateur et de Patrick un volontaire américain venu offrir ses services pendant quatre mois.
Il est 12 h 30, tout s’enchaîne très vite. Des bureks, spécialité culinaire locale, nous attendent. Nous les engloutissons avec un verre de yaourt pendant que Binasa rameute la marmaille. Le café est à peine bu que déjà une dizaine de frimousses nous observent intriguées ou en ricanant. Le Tub, garé juste devant le centre, fait lui aussi son petit effet, mais davantage avec les parents.
Del se synchronise rapidement avec Arnel et Binasa pour la traduction et le déroulement de notre intervention. Grâce à Marie du laboratoire AVENE®, nous pouvons distribuer ici, en plus du matériel habituel, des crèmes solaires (écrans totaux).
Del nous présente et commence ses explications en essayant de faire intervenir les enfants un maximum. Elle les questionne directement sur leur connaissance des risques liés au soleil puis au sucre ainsi que sur leurs habitudes. Personne ne s’est jamais protégé malgré un ensoleillement intense dans cette région mais ça ne semble pas vraiment être la priorité. Par contre, quasiment tous se brossent les dents, mais n’importe quand et n’importe comment. Une fois encore, l’attention que nous ont porté ces enfants nous touche beaucoup. Nous avons le sentiment d’avoir fait office de petite distraction du jour, si rare par ici, tout en percevant une prise de conscience de ces dangers sur leur santé.
La mise en pratique de la nouvelle technique de brossage, dans la cour, minutée, complète, du rouge vers le blanc, donnera comme ailleurs lieu à de bonnes crises de rire. Mais lorsque Delphine s’approche de chacun des enfants pour corriger, encourager ou féliciter leurs efforts, c’est de la plus belle et grande bonne volonté de la terre dont ils font preuve. On le lit dans leurs yeux…
10 minutes plus tard, voilà, tout le monde a craché et tout plein de petits bras sont venus se pendre sans timidité ni retenue à nos cous avec des «Hvala lepo», des «thank you very much» et même des «merci beaucoup».
Il est environ 15 heures. Ca n’a pas traîné ! Binasa nous propose maternellement son hospitalité et le repas du soir avec Patrick. Nous refusant poliment la chambre qu’elle nous offre et dormirons dans le Tub, devant chez elle en profitant des commodités de sa maison. Elle consacrera son après-midi à des courses et à la préparation du dîner. À la vue des proportions et quantités monstrueuses d’ingrédients, il ne fait aucun doute que nous serons nombreux à table.
18 heures. Eh bien pas du tout ! Nous ne serons que quatre, Binasa nous expliquant que ce n’est pas tous les jours qu’elle reçoit chez elle, en même temps, des Français et un Américain. Elle ne veut pas nous partager.
On mange à en exploser, en discutant de la guerre… Il est extrêmement intéressant d’avoir maintenant le point de vue des troisièmes acteurs de ce conflit. Nous vous avons raconté la gentillesse unique des Serbes, que nous ne remettrons jamais en question. Mais l’incompréhension demeurait quant à la punition internationale collective qui les accable (impossibilité de quitter leur pays, etc…).
Et bien très vite, le témoignage de Binasa, nous aide à mieux comprendre. Avec toute la retenue et la pudeur d’une femme qui a connu la vraie peur et la souffrance, elle nous explique, comme s’il s’agissait de sa seule occasion de pouvoir le faire, comment les Serbes ont mené cette guerre : ne se contentant pas de tuer pour conquérir ou se défendre, avec toutes les horreurs que toute guerre comporte, les armées serbes ont également, comme à Vukovar en Croatie, exterminé, véritablement exterminé près de 10 000 personnes à Srebrenica à 120 Km de Tuzla.
Cela semble être le paroxysme de l’inhumanité mais, nous dit-elle, le pire c’est que beaucoup nient encore ces exactions, ces charniers qu’ils ont même tenté de déplacer pour taire et cacher l’atroce réalité.
Cela nous percute instantanément : toutes ces longues heures de discussions passionnantes en Serbie, tous ces échanges, toutes ces occasions de dire pour rétablir la vérité. Tant de moments où aucun de nos amis n’a ne serait-ce qu’évoqué ces faits. Pourquoi ? Et maintenant il est un peu tard et nous sommes un peu loin pour le leur demander, si cela avait été possible…
La Serbie et les Serbes sont punis car, non seulement deux des principaux criminels de guerre n’ont toujours pas été livrés au Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie mais aussi et peut-être surtout car ils ne reconnaissent pas ces crimes contre l’humanité qu’ils n’ont certes pas tous commis, loin de là, mais qu’ils se doivent au minimum d’admettre.
Non coupables mais responsables ? Envers de tels actes, même la plus grande des hontes ne dispense pas de demander pardon.
En résumé, et c’est ce que nous n’avions pas compris, la Croatie, la Bosnie, le Kosovo, la communauté internationale attendent que cesse enfin le déni serbe sur la question et que logiquement un sentiment de repentir, de regrets, de responsabilité et un grand pardon, même inutile, arrivent.
Ces éclaircissements nous ayant rendu tout bizarres, nous allons prendre la température de Tuzla by night. 15 minutes de bus plus tard nous avons quitté la campagne de Binasa et nous évoluons dans un décor et une ambiance bosniaque dignes des nuits tropéziennes : jeunes hyper branchés, très apprêtés, techno dans tous les bars ou concerts gratuits, des filles sexy partout qui fument, qui boivent, qui draguent. Tout cela dans un esprit de partage en toute liberté avec toujours la religion musulmane qui plane, domine et modère tout cela sans excès.
La jeunesse bosniaque sait prendre et profiter de ce qu’elle a sans oublier ce qu’elle a connu.
Du 19/08 au 21/08 : Matinée consacrée au deuxième groupe d’enfants. Mêmes conseils, mêmes explications, même intérêt, même gratitude. On distribue, sur les conseils de Binasa qui connaît les besoins de chacun, les dernières paires de chaussures Holey Soles qu’il nous reste et les enfants courent fièrement jusque chez eux. Les parents reviennent nous remercier et nous inviter à prendre un café bosniaque qui se terminera par un repas complet ; cela ne nous surprend plus. A cet instant précis, tout le monde est fier et honoré d’être ensemble.
L’après-midi entière est consacrée à la route pour Mostar. C’est notre deuxième passage dans cette cité mythique. Comme nous osons, le Tub se retrouve garé en sécurité en plein cœur de la vieille ville, à 100 mètres de la Neretva, la rivière verte qui sépare depuis la guerre les quartiers catholiques et musulmans. Pour passer de l’un à l’autre, on emprunte le pont mythique, symbole de la ville : le Stari Most.
Nous resterons deux jours, le temps de revisiter de nuit, de mettre un peu le blog à jour, de laisser passer la chaleur en nous rafraîchissant régulièrement dans le cours d’eau.
Demain matin, nous quittons la Bosnie pour la Croatie. Plus que 72 heures avant de quitter définitivement l’ex-Yougoslavie. En partant très tôt nous devrions être non loin de Split que Valeria et Sacha nous ont convaincu de visiter.
Un petit goût de «déjà fini !?» apparaît mais la consolation de retrouver demain la mer, ses vagues, ses plages, ses fonds, ses couleurs, sa fraîcheur nous réconforte.
DOVIDJENA aux Balkans, à ces pays et ces gens qui nous auront laissé des souvenirs que l’on ne rapporte pas dans le coffre d’une voiture… Nos mémoires et nos cœurs eux, sont remplis à ras bord !
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